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Né en 1929 à Hoboken (Belgique), Jacques Zimmermann a créé une œuvre plastique joignant la modernité de l'abstraction lyrique à la richesse d'expression de la peinture classique. Il a participé aux activités du mouvement Phases d'Edouard Jaguer, proche du mouvement surréaliste parisien, et de la revue Edda, correspondante belge de la revue Phases. Outre son activité plastique, Jacques Zimmermann a créé des scénographies pour divers théâtres belges, collaboré à la troupe de marionnettes "Les Galopins" et enseigné le dessin au collège Saint-Luc à Bruxelles. Peintres l'ayant le plus influencé : William Turner, Max Ernst, Karl-Otto Goetz, Hans Hartung, etc.. Mais aussi les natures mortes hollandaises et les paysagistes flamands (Patinir, Rubens, etc.).

 

Un art poétique

Moderne par l'abstraction poétique, l’œuvre de Jacques Zimmermann préserve l'ambition de l'art ancien de convoquer les mondes, et l'appétit magique du réel des arts primitifs. Ces derniers devaient en passer par la figure, la personnification, dans leur univers mythique où sujet et acte n'avaient pas à se séparer. L'art occidental ancien ne pouvait s'emparer des pouvoirs du réel que par les qualités et situations d'un sujet : le paysage pour la profondeur, le combat pour la violence, le portrait pour la présence, le geste pour le mouvement. Dans l'art poétique de Jacques Zimmermann, l'acte créateur ,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,

s'empare directement des puissances du réel : mouvement, puissance, présence, langage, espace. Et comme en tout art, ce vertige de la réalité est d'autant plus efficace qu'il prend à rebours les limitations objectives, matérielles du tableau, qui n'a, lui, ni profondeur, ni mouvement, ni présence. Cela exige une virtuosité, un savoir-faire que l'on croyait dévolu à l'imitation, mais qui est la danse rituelle d'invocation. Une béance entre matière et puissances s'ouvre, qui, autrefois, engendrait les dieux, et qui, là, donne accès à ce foyer de l'esprit où entrent en fusion imaginaire et réel.

Pierre Zimmermann

 

L'arbre à silence

Seulement à l'oiseau parler

qui rêve à hautes voix les ombres.

Oiseau d'ancre noire,

oiseau de tour de sable humide,

oiseau du laisser-dormir aux ailes étrangères,

oiseaux à pas de louve,

oiseau des champs d'oiseau d'augure

de chœur et de tambour.

Un flagrant délit de velours dresse

l'échelle des absences.

Assis au fond d'une carafe, en silence,

un homme d'océan taille des corsages de pierres.

Il observe au dehors une blanche araignée

qui va vient et lui parle comme un arbre fruitier.

 

Des maisons de rendez-vous se cachent

où les femmes ont de regards de philosophie

[ provisoire.

 

Il faut partir à cheval-oiseau

vers seulement le vent.

 

Monique Heckmann

Chant d'un oiseau inconnu - 2006 - 60 x
 

… Harpes d’épis, fanfares d’herbes ensoleillées, haies vives hérissées de ronces et de chardons, desquelles il semble toujours que la lumière y cherche une « brèche » « par où fuir » (Titres de deux toiles de Zimmermann, n.d.a.), enroulements nonchalants ou furieux de toute une cosmogonie de crosses, de vrilles, de baies, bonds subreptices d’insectes dont les trajectoires, seules visibles à notre œil, permettent d’imaginer qu’ils doivent ressembler à leurs sauts, être verts et crissants comme eux – tels se déploient les espaces « abstraits » de Jacques Zimmermann : peinture de geste, certes, mais dans les deux sens du mot…

 

Eduard Jaguer

Par_où_fuir_-_1960_-__80_x_120_cm.jpg
 

Sur des paysages de Zimmermann

de Philippe Roberts-Jones

À la fois un geste sauvage et des parcelles d’azur, Jacques Zimmermann pratique la force et l’allégresse. Sauvage mais concertée, la brosse enlève et élève la couleur ; à l’inverse de l’apparence, le tableau s’allège de matière et atteint sa maturité. Un doigté saupoudre des pigments pour relever l’ensemble.

Il y a encore, évidemment, des peintres qui s’inscrivent dans la tradition de cette pratique admirable qui va de Van der Goes à Max Ernst, de Dürer à Manessier, qui passent par Venise, les embarquements de Watteau, les fulgurances de Turner et gagnent les grands massifs qui bordent l’horizon, qui innovent la forme et la tonalité à travers les prismes du sensible, de l’actuel, de la nécessité créatrice. Et ce, bien mieux que d’autres qui se bornent à transférer de la rue au musée les trouvailles d’un jour !

Un tableau se fait de l’intérieur ; toute œuvre doit naître d’un désir intime, même si elle prend modèle sur le monde ambiant. Si elle lui ressemble, elle ne sera jamais sa photographie exacte, sauf s’il y a chromo, et encore, l’univers ,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,

Les_rives_séraphiques_-_1995_-_162_x_130

est trop complexe, la nature bien trop futée !

Zimmermann commence par le fond, la toile posée à plat. Le support et la matière se rencontrent, le peintre procède aux épousailles, par la brosse et l’éponge, il établit l’assiette de l’œuvre à venir, ponce et polit ce qui devient le miroir du paysage mental que l’artiste porte en lui, et dont le tableau prendra conscience lorsque, plan par plan, le peintre y ajoute les signes, les accents, formalise en quelque sorte, construit, anime. Formes qui naissent des retraits de matière bien plus que des surcharges, elles s’effilent, s’allègent, indiquent la direction, se répondent, dialoguent, naissent d’un contentement mutuel, mais s’opposent aussi, car il y a danse, distance et approche, avance et fuite. L’œuvre de Zimmermann est une œuvre en mouvement. L’équilibre naît de l’épanouissement du geste, du prolongement de celui-ci hors cadre parfois, des échos qu’il éveille à travers l’orchestration.

Le dynamisme, l’animation conjuguent, en un premier temps, l’abstraction et le surréalisme, et Zimmermann adhère au groupe Phases, puis à Edda. L’abscence de figuration écarte toute ressemblance interprétative, mais l’écriture lyrique féconde la projection de l’imaginaire. La surréalité prospecte l’attente, le rêve, le souvenir, la recherche ou la quête, les greniers de l’humain, les gestes du nageur, les premiers pas sur une autre planète.

Le paysage intérieur, qui se reflète dans la toile, qui s’y inscrit, découvre en cours de genèse les alluvions qu’elle porte forcément en mémoire, mais dont le brassage renouvelle les données, les accords et les fruits. Cela s’appelle la création, et qui prolonge et qui se greffe, entre ce qui fut et qui sera, dans la durée et le devenir de l’être et la nature du monde.

Les racines sont lointaines et proches à la fois ; de leur ampleur peut dépendre l’élancement du tronc. Il est souvent des œuvres comme des arbres, dans la forêt de l’art. Au lointain, il y a Altdorfer le germanique, Ruisdael et Van de Velde aux Pays-Bas, le français Hubert Robert, ,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,    

L'étau_vorace_-_2013,120_x_120_cm.JPG

bien d’autres au XIXe siècle, de Barbizon à Tervueren, d’Otto Rünge à Rodolphe Bresdin.

L’importance de ce dernier n’est peut-être que dans mon souvenir et son regard qui se nourrit des végétations à la recherche d’une clairière, qui accouple, et nomme Mon Rêve, des architectures et des vaisseaux, des coupoles et des voilures, des gréements et des flèches entre l’eau et le ciel.

C’est du vent et du ciel que viennent les oiseaux et les graines, c’est du sol que poussent les nouvelles moissons, mais il faut le soleil et la pluie et il faut l’humus, le secret des croissances et le savoir des choix. Il y a aussi chez Zimmermann les marques de l’Afrique, végétation tropicale, orages, feux de savanes ; en contrepoint peut-être le lac, le gel ou le silence.

La pratique d’un langage implique la pleine connaissance d’un registre et le souci du faire. Chaque chose doit être intégrée pour être réinventée ; la peinture est un enchaînement, un flux qui ne s’achève que lorsque l’œuvre se termine. L’objet orphelin que l’on rencontre par hasard peut être saisi, jamais exhibé. L’artiste n’est pas l’aboyeur d’un spectacle, il n’est pas davantage un musée Spitzner, ou alors il se doit d’inventer un crique à l’image de Calder ou de visiter le musée comme le faisait Delvaux.

Ceci dit, les paysages de Zimmermann ne sont pas que des travaux de peinture mais aussi des œuvres peintes.

Renouant, entre autres, avec la richesse matérielle des huiles cubistes de Picasso et de Braque, et surtout de ce dernier entre 1908 et 1912, le peintre donne à ses compositions l’éclat, les nuances, les ,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,

« Des mouvements baroques créent l’espace et l’imaginaire prend source sous un souffle de songe »

Il ne suffit pas de trouver, encore faut-il savoir faire. Et il peut y avoir chaque fois une étincelle, quelquefois une tension, parfois le génie. L’idée selon laquelle chacun est artiste est un leurre contemporain. Que tout être humain ait, en lui, la possibilité de créer est, en soi, une vision heureuse. Mais pour être, il faut savoir, vouloir et pouvoir devenir et, qui plus est, sans pouvoir exister autrement ! C’est le plus lourd travail qui soit, aussi le plus fragile. Croire que l’on est, parce que d’autres s’affichent tels, en toute liberté, c’est copier et se découvrir plus frêle encore. On n’est pas libre, on se libère. On n’est pas artiste, on le devient ; et si l’on cesse de vouloir, on ne l’est plus. « C’est un artiste », disent les bonnes gens, parce que c’est autre chose. Peut-on tous être autre, tout en étant ?

Si l’on est artiste, c’est pour faire une œuvre, et pourtant, de nos jours, on ne parle plus d’une œuvre mais d’un travail. Certes, l’œuvre est un travail, mais un travail n’est pas forcément une œuvre. On n’a que faire de l’art, diront d’aucuns.

 

 

Alors pourquoi veulent-ils tous exposer ? Le comptable montre-t-il en galerie le bilan de ses chiffres ? Le mur du maçon n’est-il pas plus éloquent que le rebut du quotidien ? Sans doute faut-il reconnaître que les murs d’aujourd’hui sont souvent préfabriqués et morts et que les poubelles, quant à elles, se font légions ! ,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,

De quartz et de sable hyalin - 2000 - 11

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

passages. Il ne mise cependant pas sur la séduction, il perturbe et provoque par la vigueur du trait ou l’intensité chromatique. Zimmermann part volontiers d’une couleur, un bleu, un vert, une terre sourde et choisit une série de tubes qui seront la gamme du tableau, les teintes pures ou mélangées. Il y a des verts acidulés ou tendres, les bourgeons d’un printemps ; il y a des bleus de glace ou d’aurore, il y a des rouilles, des effusions nacrées, et du noir jais et des sautes d’humeur.

L’animation domine, mais le format souvent carré des paysages serre latéralement les gestes de la jungle. La proportion de la terre et du ciel est proche de celle qui gouverne la Hollande ; des ligaments de sève cependant, des frémissements de moisson y prennent le ciel comme miroir. Les nuées semblent habitées, non par les figures que Ingres évoque dans Ossian, mais par une présence voisine des étoffes que Rubens agite au sommet de la Montée au Calvaire. Des mouvements baroques créent l’espace et l’imaginaire prend source sous un souffle du songe. Des scansions, des écritures traversent l’ensemble. 

Au premier plan, de larges bandeaux colorés, plus composites que Soulages, ouvrent et partagent l’espace, puis s’effilochent ou fusent en pointes. La souplesse,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

en pointes. La souplesse et l’agressivité mêlent la plume et l’ergot. Il y a l’objet proche, le geste donné, la force qui formule ou lacère ; il y a l’incertitude de l’arrière-plan à conquérir et à rêver. À l’équilibre des composantes d’une peinture classique, se superpose celui des tensions qui se répartissent par champs ou chants, dans leur double orthographe.

Cette peinture va de la transhumance à l’actuel, sa nature passe du soleil à l’orage ; tous les instants saisis, d’un ciel offert, bousculent l’obstacle, et fondent l’échappée. La rapidité en est le geste, la lenteur en sera le fini. Le geste qui, par ailleurs, trace des encres vibrantes, le fini qui féconde de savantes gouaches, énergie ou raffinement, accent et profondeur. Un fervent des grands espaces et de l’invention, Robert Louis Stevenson, ne disait-il pas : « Celui qui n’a pas la maîtrise de son langage n’a pas la connaissance de soi. » ?

Et parfois le peintre accroche à sa toile le signe d’un poète et les mots du titre sont alors l’écho d’un climat, un cerf-volant de l’âme, le feu de ce qui vient… L’imagination de l’image, la saveur de sa matière, leurs alcools, se comptent au nombre des heures pleines et au plus vif de l’air.

Philippe Roberts-Jones

A song for all seas, all ships - 1993 -
 

About Jacques Zimmermann

There are many ways in which an artist can express himself. But there is only one way in which he can discover his creative power and potentialities: by finding the secret of his own self, by unlocking his vision of the world. Jacques Zimmermann has entered the gate of that mystery which unfolds his personality in light and form and in the poetry of color.

He thinks in terms of abstractions, but he feels and fills reality with a touch of immediacy which is inescapable. He sees in shapes, but in them lives the drama of human experience. In his colors the hot glare of the African sun glows with passion, explosive and yet restrained. On the other hand, his colors can speak in a soft, sensual tone as if they wanted to embrace the elusiveness of a dream. They have a fragrance all their own.

He goes back to the rudiments of our being: Nature. Whatever his topic, he creates in full awareness of and kinship to nature. His visualizations have a feeling for balance and the dramatic conflict in all existence, for compelling urgency and the quiet knowing of timelessness.

Jacques Zimmermann is highly subjective in his non-objective manner. His themes are reduced to the essentials. There is nothing vague or obscure about the indirectness of his statements, nothing unclear or puzzling on his journey transcending the peripheral and literal. For each idea he finds the untried approach, the unsaid image. But none of it has the quality of otherness for the mere sake of being different. In the great variety of his canvasses Jacques Zimmermann cannot help, it seems, being himself, and himself alone.

Walter Sorell

(New York)

 

Variaties

Het hele werk van Jacques Zimmermann is een constante uitbarsting van natuurenergie, een opstijging en verspreiding van tellurische krachten, een levenbrengende opwelling van lang onder druk gehouden spanningen. Maar chaotisch zijn de beelden die hij ervan schept allerminst. Zijn zin voor muziek (de Lentewijding van Stravinsky klinkt overal uit zijn schilderijen); zijn belangstelling voor de symbolische waarde van de getallen; zijn inzicht in scheikunde, meetkunde en geologie zorgen ervoor dat hij een duidelijke orde wil inbrengen in de uitbundigheid en levendigheid van die wemelende en kolkende elementen. Zimmermann houdt van de levensdrift, maar niet van verwarring; hij is gevoelig voor uitstraling, maar kant zich tegen verdoezeling; hij streeft naar scherpe duidelijkheid en vermijdt alle vage uitvloeiing. Met de vaste, nu eens forse, dan weer rustige gebaren van een orkestleider moduleert hij kleuren, vlakken en vormen.

Passion de soi -  23 x 35 cm.jpg

De structuur van de meeste van zijn werken berust op schitterende variaties binnen een eerder vast stramien. Onderaan, op het voorplan: brede, zware, vaak roodbruine vegen, waarachter een gloed van rode toetsen die als gloeikolen schijnen te sidderen. Soms zijn die brede stroken gevat tussen donkerder vlakken, die, als inperkende zuilen, streng geometrische vormen en volumes kunnen aannemen en die door het omringend gewoel aangetast worden. Uit deze naar boven gestuwde massa schieten schichten en pijlen, tongen en flitsen kronkelend omhoog in heel wat lichtere, doorschijnende en complementaire kleuren – veelal blauw en lichtgroen, maar ook wel eens geel, waarbij men aan de hemels van Turner denkt, maar met een meer beteugelde, alhoewel stormachtige wildheid. Al naargelang de blik het schilderij binnendringt worden de vormen ijler en doorzichtiger, zodat een uitgesproken spel van diepte en aanvoeling teweeg worden gebracht: het is alsof men steeds verder zou kunnen doordringen in die kolkende zee van kleurtoetsen, zonder ooit de einder te bereiken. Want onze indringingstocht moet ons niet vooruit, wel bovenwaarts leiden.

Wim Toebosch, Aica